Beagles de laboratoire : quand une seconde vie commence en Bourgogne avec Beagles of Burgundy
Dédié à Fortunato, et à tous ces Beagles qui découvrent enfin que le monde est grand. |
Fortunato
Il s'appelle Fortunato. Il a un cœur fragile, huit médicaments par jour, et la vie la plus belle qui soit.
Quand Virginia l'a sorti du labo, il avait un pronostic sombre : une sténose pulmonaire congénitale qui pouvait l'emporter du jour au lendemain et on ne lui donnait que quelques mois à vivre… Une vétérinaire cardiologue a pris les choses en main. Fortunato a été opéré dans un bloc chirurgical pour enfants, à Paris, dans une clinique humaine. Il en est sorti vivant.
Ce que Virginia nous a fait réaliser, au téléphone, c'est que les techniques et médicaments utilisées pour sauver son cœur ont été mises au point grâce à des recherches menées sur des Beagles.
Ce petit chien sorti d'un laboratoire a survécu grâce à ce que d'autres, avant lui, ont vécu.
Il y a dans cette histoire quelque chose qui ressemble à une belle revanche tranquille.
Ces chiens que vous utilisez sans le savoir
Si vous avez pris un médicament ces dernières années, ces derniers jours, il y a de fortes chances qu'il ait été testé sur un animal avant d'arriver jusqu'à vous.
Vous devez vous demander pourquoi les Beagles ?
Pourquoi cette race ?
Et bien, c'est pour sa taille, son tempérament calme, sa stabilité biologique, mais aussi sa docilité. Le Beagle se laisse faire. Il coopère. Il ne complique pas les protocoles.
C'est d'ailleurs précisément pour ces raisons qu'il est, depuis des décennies, l'une des races les plus utilisées dans la recherche médicale en laboratoire.
Derrière bon nombre de médicaments que nous avalons sans y penser, il y a eu des Beagles.
Ce n'est pas quelque chose qu'on va réussir à changer du jour au lendemain.
Ce n'est pas non plus une raison pour culpabiliser lorsqu'on croise un Beagle dans la rue où qu'on ingère un antalgique.
Mais c'est peut-être une raison pour les regarder avec un peu plus d'attention, et de respect. Et d'avoir, en passant, une pensée pour ceux qui n'ont pas encore la chance de vivre.
Ce que la plupart des gens ignorent, c'est qu'une fois le protocole terminé, ces chiens peuvent en sortir vivants.
Pas toujours.
Mais parfois.
Le chemin administratif reste long et compliqué mais il est réalisable.
Et depuis 2016, Virginia s'est donné pour mission de faire en sorte que ce "parfois" arrive le plus souvent possible.
Virginia, les Beagles, et une évidence
Virginia Mouseler n'est pas vétérinaire.
Elle n'est pas militante non plus, en tout cas pas au sens habituel du terme.
En 1993, cette cheffe d’entreprise parisienne a adopté ses premiers Beagles. Elle a découvert des chiens drôles, tendres, farceurs, incroyablement vivants et pleins de joie. Puis elle a appris qu’ailleurs, d’autres Beagles vivaient encore derrière les portes des laboratoires.
Cette découverte est devenue un point de bascule. Une évidence impossible à oublier.
Quand elle a compris la réalité de l’expérimentation animale et le sort réservé à de nombreux Beagles de laboratoire, elle n’a pas fait de grands discours. Elle n’a choisi ni la violence, ni le bruit.
Elle a attendu d’avoir les moyens d’agir concrètement.
À partir de là, a commencé pour elle un long chemin de croix : comprendre, contacter, convaincre, organiser des sorties, réadapter les chiens à une vie normale, accompagner les adoptions et offrir à ces chiens une vraie vie après le laboratoire.
En 2016, elle a créé Beagles of Burgundy.
En 2019, elle a trouvé dix hectares de forêt bourguignonne et y a installé ce qu’elle appelle, très simplement, la Maison des Beagles Libres.
Sa maison.
Pas une structure associative avec des salariés et des box : son domicile, sa vie quotidienne, ses nuits.
Les chiens y circulent librement, apprennent les bruits du quotidien, dorment dans sa chambre quand ils sont trop effrayés pour être seuls.
Ce n'est ni un refuge, ni un chenil.
C'est une maison.
Un foyer.
Le sien.

Le monde selon un beagle de laboratoire
Quand un Beagle sort d'un protocole expérimental, il a souvent passé toute sa vie dans un environnement contrôlé.
Pas nécessairement sombre ni violent : certains laboratoires promènent leurs chiens, d'autres travaillent avec des écoles vétérinaires.
Mais ce qui détermine tout, c'est une chose simple : est-ce que quelqu'un a pris ce chien dans ses bras pendant ses six premières semaines de vie pour lui donner de l’amour et de l’affection ?
Si oui, il aura une base.
Si non, il arrivera dans le monde des humains comme on débarquerait sur d’une autre planète.
Tout est nouveau.
Tout est menaçant.
Le sifflement d'une théière.
Une tondeuse à gazon.
Un tapis de sol un peu trop doux.
Une porte qui claque.
Un vase qui tombe.
Un regard, un peu trop prolongé.
De l'herbe sous les pattes pour la première fois.
Ce que Virginia observe à chaque arrivée, ce sont les mêmes choses : une hypervigilance aux sons particulièrement marquée, une méfiance certaine (expliquée par le manque de connaissances de la vie).
Et parfois, pour les plus inhibés, une peur si profonde qu'elle ressemble à une absence.
Pour ceux-là, Virginia a une technique toute simple dont elle parle avec un sourire dans la voix : elle dort avec eux.
Pas pour les rassurer en les câlinant, presque l’inverse.
Elle s'allonge, elle ne bouge plus, et pendant des heures, le chien comprend quelque chose d'essentiel.
Cette humaine n'est pas une menace. Cette humaine n’est pas là pour prendre quelque chose d’eux.
Elle respire, elle dort, elle est là, sans rien demander, sans rien forcer, sans rien exiger. Elle donne. Elle donne de son espace, de son temps, de son énergie, elle leur offre sa vulnérabilité. Et surtout, elle leur offre quelque chose qu’ils n’ont peut-être jamais connu : la possibilité d’approcher sans être pris.
Eux qui ont toujours été vulnérables, manipulés, observés, déplacés contre leur volonté. Là, pour une fois, l’humain devient celui qui s’expose à eux sans rien imposer.
Et c'est souvent comme ça que les choses commencent à bouger. Petit à petit. A leur rythme à eux.
Ce que l'adoption d'un beagle de laboratoire demande vraiment
Virginia est honnête sur ce point.
Ça ne ressemble pas à l'adoption d'un chiot lambda.
Pour les chiens les plus difficiles, les premiers jours demandent de la patience, de la discrétion, et une capacité à ne rien forcer.
Ne pas chercher à caresser.
Ne pas insister pour le contact (même visuel).
Laisser le chien vous observer, comprendre que vous existez, décider lui-même que vous êtes fréquentable et sain pour lui.
Pour les chiens plus facilement socialisés, ceux qui ont été habitués à la main humaine dès leur naissance, l'adaptation est souvent rapide.
Parfois même étonnamment rapide.
Comme si quelque chose en eux n'attendait que ça.
Virginia parle aussi de l'instinct de meute.
En laboratoire, les Beagles vivent en groupe.
C'est une force pour certains, un frein pour d'autres.
Il arrive qu'un chien dominé par ses congénères s'épanouisse complètement une fois seul dans une famille humaine.
Et il arrive qu'un autre Beagle présent dans le foyer devienne le meilleur professeur possible pour un nouveau venu qui ne comprend encore rien aux codes de la vie ordinaire.
Il y a aussi une chose que Virginia dit clairement à tous les futurs adoptants : le Beagle n'est pas un chien que l'on dresse au sens classique du terme.
Son instinct de pisteur est si puissant que dès qu'une odeur l'accroche, il part.
Il ne désobéit pas.
Il ne le fait pas exprès.
Il suit simplement ce pour quoi il est câblé depuis des millénaires.
Un jardin mal clôturé, un plot qui sert de tremplin, une laisse lâchée en pleine forêt, et il peut disparaître sans même s'en rendre compte.
Pas de panique, pas de drame, mais une règle simple : le Beagle réadapté ne se promènera jamais en liberté totale dans la nature.
Jamais.
C'est une contrainte qui ne change rien à la joie de vivre avec lui.
Mais c'est une contrainte réelle, et Virginia préfère le dire avant plutôt qu'après un drame.
Depuis 2016, plus de 600 Beagles sont passés par sa vie, sa maison, ses nuits.
Les échecs d'adoption ? Cinq. En dix ans.
Ce chiffre ne dit pas seulement quelque chose sur les Beagles.
Il dit quelque chose sur elle, sur le travail et l'énergie qu’elle fournit.
Ce que le Beagle libre devient
Une fois que la confiance s'installe, quelque chose de drôle se produit.
Le Beagle de laboratoire, qui pouvait se figer devant un bruit, un objet nouveau ou une situation inconnue, devient peu à peu ce qu'il a toujours été aussi : un chien joueur, curieux, expressif, avec un sens de l'humour canin que les propriétaires de Beagles reconnaissent entre mille.
Il découvre les flaques (et la joie de s’y baigner).
Il invente des jeux (grimper sur l’armoire par exemple).
Il s'approprie le canapé avec une conviction qui ne laisse place à aucun débat (c’est son canapé maintenant).
Il vole une chaussette (ou plusieurs).
Il aboie pour signaler des choses importantes (comme le fait qu'il est dix-neuf heures)
Ce n'est plus un chien qui survit à son environnement.
C'est un chien qui y prend sa place (que ce soit sur Son canapé, sur Sa table basse ou grimpé sur Son frigo).
Regarder les beagles autrement
À la fin de notre entretien, une question simple a été posée à Virginia : “qu'est-ce que vous aimeriez que l'on dise sur ces chiens, que personne ne dit vraiment ?”
Sa réponse mérite de fermer cet article.
“ J’aimerais qu’on les regarde autrement. (...) Je voudrais que les gens ne se disent pas seulement : “ce sont des chiens mignons, des chiens gentils”. Je voudrais qu’ils se disent aussi que, dans cette espèce, il y en a beaucoup qui n’ont jamais eu la chance de voir la vraie vie, d’être aimés durablement, de connaître autre chose que le laboratoire.
Ce n’est pas une raison pour culpabiliser, mais une raison pour s’interroger : sur la valeur de leur existence, sur notre propre consommation de médicaments, et sur notre responsabilité collective.
Je n’ai pas la prétention de changer le monde. Mais si cette prise de conscience peut aider, y compris dans les laboratoires, à investir plus d’argent, plus de talent et plus d’énergie pour faire évoluer les choses, alors peut-être qu’à moyen terme, on pourra se passer des animaux. “
Alors oui. Regardons les autrement.
Pas avec tristesse.
Pas avec culpabilité.
Pas avec des slogans.
Juste avec cette pensée, simple et concrète : certains Beagles n'ont jamais vu l'herbe. Certains ne connaissent pas encore les flaques, les oreillers volés, les chaussettes disparues (puis retrouvées machouillées), les gamelles réclamées à grands cris.
Avec l'abnégation et le courage de personnes comme Virginia, ils les découvriront un jour.
Pour aller plus loin
Beagles of Burgundy est une association à but non lucratif basée à Vézelay, en Bourgogne. Elle fonctionne uniquement grâce aux dons privés et organise des adoptions au cas par cas, après évaluation des familles.

Site : beaglesofburgundy.orgContact : info@beaglesofburgundy.org |

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