Chiens de travail et d'utilité | Chiens de détection médicale : que dit vraiment la science sur le cancer, l'épilepsie et le Covid-19

Chiens de travail et d'utilité | Chiens de détection médicale : que dit vraiment la science sur le cancer, l'épilepsie et le Covid-19

 

Chiens de détection médicale : que dit vraiment la science sur le cancer, l'épilepsie et le Covid-19 ?

 

Sources : Bauër et al. 2022 ; Half et al. 2024 ; Jendrny et al. 2021 ; Catala et al. 2019 et Maa et al. 2021 ; Lacombe et al. 2018 ; Grandjean et al. 2022, Vesga et al. 2021, Maurer et al. 2022, Meller et al. 2023, Twele et al. 2022 ; Bistre Dabbah et al. 2024 


 

L'utilisation du chien comme outil de détection médicale est l'une des applications les plus impressionnantes de ses capacités olfactives, et l'un des champs de recherche les plus actifs en détection biomédicale canine.

Le principe repose sur la capacité du chien à discriminer des profils de composés organiques volatils (COV) produits par l'organisme humain dans différents contextes pathologiques.

Ces composés peuvent être présents dans l'air expiré, la sueur, l'urine ou la salive.

La littérature scientifique documente des résultats prometteurs, mais avec un niveau de preuve variable selon les indications et selon la qualité méthodologique des protocoles. Cet article fait le point sur trois domaines particulièrement étudiés : le cancer, l'épilepsie et le Covid-19.

 

Les bases biologiques : l'olfaction canine et les composés organiques volatils

L'acuité olfactive du chien repose sur plusieurs caractéristiques anatomiques et physiologiques bien documentées : un épithélium olfactif plus développé que chez l'humain, une architecture nasale favorisant le contact entre l'air inspiré et les récepteurs olfactifs, ainsi qu'un très grand nombre de récepteurs fonctionnels.

Le reniflement produit une dynamique de flux aérien distincte de la respiration ordinaire, ce qui améliore l'échantillonnage olfactif.

Ces particularités expliquent pourquoi le chien est utilisé pour détecter des signatures odorantes complexes dans de nombreux contextes, y compris médicaux (Jendrny et al., BMC Infectious Diseases, 2021, PMID 34412582).

Les maladies ne produisent pas une odeur unique au sens simple, mais des profils de COV issus de modifications métaboliques, inflammatoires ou infectieuses.

Dans le cancer, ces profils semblent liés en partie aux altérations du métabolisme cellulaire tumoral.

Dans les maladies infectieuses comme le Covid-19, ils reflètent l'interaction entre l'agent pathogène et le métabolisme de l'hôte.

Dans l'épilepsie, les données disponibles soutiennent l'existence d'un signal olfactif associé à la crise, et suggèrent l'existence d'un signal pré-ictal chez certains patients, mais ce point reste en consolidation scientifique.

Pour sélectionner des chiens adaptés à la détection médicale, les travaux récents mettent en avant la motivation au travail, la capacité d'apprentissage par récompense, la concentration, la santé générale et l'acuité olfactive.

Les traits importants varient selon le rôle : les chiens de biodétection nécessitent une forte tendance à la recherche par l'odorat et une tolérance à la distraction, tandis que les chiens d'assistance médicale requièrent davantage d'attachement au partenaire humain et d'aisance dans des environnements variés (Bistre Dabbah et al., Journal of Veterinary Behavior, 2024).

 

 

Détection du cancer : un corpus solide, des limites méthodologiques reconnues

La détection canine du cancer est le domaine historiquement le plus documenté.

L'un des premiers signalements célèbres remonte à 1989, avec une lettre publiée dans The Lancet décrivant l'attention persistante d'un chien pour une lésion cutanée qui s'avéra être un mélanome malin.

Depuis, de nombreuses études ont exploré différents types de cancers et différentes matrices biologiques : air expiré, sueur, urine, salive, tissu tumoral et sang.

La revue systématique de Bauër et al., publiée dans Integrative Cancer Therapies en 2022, constitue une synthèse de référence (PMID 36541180).

Elle a inclus des études portant sur la détection de cancers et de maladies infectieuses chez l'humain à l'aide de chiens ou de rats.

Sur les 226 chiens ayant participé aux études incluses, 68 % des travaux portaient sur la détection du cancer, avec le poumon, la prostate et le sein comme localisations les plus étudiées.

Les auteurs concluent que les résultats sont prometteurs mais que l'hétérogénéité des protocoles reste un frein majeur à l'interprétation clinique.

Une étude prospective en double aveugle publiée dans Scientific Reports en 2024 a évalué une plateforme bio-hybride combinant chiens entraînés et intelligence artificielle pour la détection simultanée de quatre cancers (poumon, sein, prostate, colorectal) à partir d'échantillons d'air expiré chez 1 386 participants. La sensibilité globale rapportée était de 93,9 % (IC 95 % : 90,3-96,2 %) et la spécificité de 94,3 % (IC 95 % : 92,7-95,5 %) (Half et al., Scientific Reports, 2024, PMID 39548246).

Ces résultats sont remarquables, mais ne suffisent pas à eux seuls à justifier une intégration clinique large sans réplication indépendante et standardisation robuste.

En France, le programme KDOG de l'Institut Curie est un programme de recherche et d'innovation visant à développer une méthodologie reproductible, fiable et éthique pour la détection canine du cancer du sein.

C'est une démarche scientifique sérieuse, mais non une validation clinique déjà déployable à grande échelle.

 

 

Détection des crises d'épilepsie : deux capacités distinctes à ne pas confondre

Dans l'épilepsie, la littérature scientifique distingue soigneusement deux réalités : les chiens de réponse aux crises (seizure response dogs), qui interviennent pendant ou après une crise, et les chiens d'alerte (seizure alert dogs), supposés signaler l'imminence d'une crise avant ses manifestations cliniques. Le niveau de preuve n'est pas le même pour ces deux fonctions.

Les chiens de réponse sont entraînés pour agir pendant ou immédiatement après une crise :

  • appuyer sur un bouton d'alarme,
  • aller chercher de l'aide,
  • se positionner pour protéger la personne.

Leur efficacité repose sur une réponse comportementale entraînable à un événement observable, et le niveau de preuve pour cette fonction est plus solide.

La question des chiens d'alerte anticipatoire est plus complexe.

La revue de Lacombe et al. publiée dans Epilepsy & Behavior en 2018 conclut que les données disponibles restent limitées, très hétérogènes, et souvent fondées sur des observations rapportées par les propriétaires plutôt que sur des protocoles expérimentaux robustes (PMID 30502330). Elle soutient l'intérêt du sujet sans valider fermement les capacités d'alerte anticipée pour tous les chiens ou tous les patients.

Un progrès décisif a été accompli avec l'étude de Catala et al. publiée dans Scientific Reports en 2019 (PMID 30923326), qui a montré expérimentalement que des chiens entraînés pouvaient discriminer une odeur de crise épileptique commune à différents patients, avec une généralisation inattendue entre différents types de crises.

Ce résultat démontre clairement l'existence d'un signal olfactif ictal.

Une étude ultérieure conduite dans une unité de monitoring de l'épilepsie, publiée dans Epilepsy & Behavior en 2021, a précisé la nature et la temporalité de ce signal (Maa et al., 2021). Des chiens entraînés ont discriminé des échantillons ictaux et interictaux avec une probabilité de 93,7 %.

La détection du signal précédait l'événement clinico-électrique avec une probabilité de 82,2 %, avec un délai moyen rapporté d'environ 68,2 minutes avant la crise.

Les crises non épileptiques d'origine psychogène n'étaient pas associées à ce signal.

Ces résultats sont importants, mais restent exploratoires sur des effectifs limités.

 

 

Détection du Covid-19 : des performances documentées en conditions de dépistage

La pandémie de Covid-19 a généré une série rapide et volumineuse de travaux sur la détection canine du SARS-CoV-2, constituant aujourd'hui l'une des données les mieux documentées de ce domaine.

Une étude prospective de cohorte menée dans deux centres de dépistage communautaires a inclus 335 adultes ambulatoires, 143 symptomatiques et 192 asymptomatiques (Grandjean et al., PLOS ONE, 2022, PMID 35648737).

La sensibilité globale de la détection canine par rapport à la RT-PCR nasopharyngée était de 97 % (IC 95 % : 92-99), atteignant 100 % chez les asymptomatiques.

La spécificité était de 91 % (IC 95 % : 87-95). La sensibilité canine était statistiquement supérieure à celle du test antigénique nasopharyngé (84 %, p = 0,006), bien que la spécificité fût inférieure.

Une étude espagnole a entraîné 6 chiens à la détection in vivo sur 848 sujets humains dans trois populations de prévalence différente (Vesga et al., PLOS ONE, 2021, PMID 34587181). La sensibilité était de 95,9 % (IC 95 % : 93,6-97,4), la spécificité de 95,1 % (IC 95 % : 94,4-95,8), et la valeur prédictive négative de 99,5 % (IC 95 % : 99,2-99,7).

Une étude pilote a documenté une sensibilité de 98 % et une spécificité de 92 % en phase de test, avec 96 % de sensibilité et 100 % de spécificité lors d'un déploiement hospitalier d'un chien sur 153 patients (Maurer et al., Open Forum Infectious Diseases, 2022, PMID 35818366).

La revue systématique de Meller et al. publiée dans Annals of Epidemiology en 2023 (PMID 37209927) synthétise l'ensemble de cette littérature et conclut que la détection canine du SARS-CoV-2 présente un niveau de performance globalement élevé et potentiellement utile comme outil de dépistage rapide, avec une forte dépendance à la qualité des protocoles et à la standardisation des conditions d'entraînement.

Une étude pilote distincte a par ailleurs montré que des chiens entraînés à partir d'échantillons de Covid-19 aigus identifiaient également des échantillons de patients Covid long avec une sensibilité élevée, suggérant la persistance d'un signal olfactif au-delà de la phase aiguë (Twele et al., Frontiers in Medicine, 2022, PMC9245071).

 

 

Les limites transversales à toutes ces applications

Plusieurs limites structurelles sont communes à l'ensemble de ce champ de recherche.

La variabilité inter-individuelle entre chiens est documentée : les performances de détection varient selon les animaux, leur motivation, leur état de fatigue, le contexte de travail et les caractéristiques des échantillons.

La lassitude, la faim ou les distractions environnementales peuvent affecter la fiabilité en conditions réelles, ce que les instruments analytiques ne partagent pas.

La standardisation des protocoles d'entraînement et de validation reste insuffisante à l'échelle internationale.

Le ratio cas/contrôles, le type d'échantillons, la nature du protocole en aveugle ou double aveugle, et les critères de performance varient considérablement d'une étude à l'autre, rendant les comparaisons directes difficiles.

Les mécanismes moléculaires précis restent en cours d'élucidation.

L'identification des COV responsables du signal détecté est un préalable à la compréhension des faux positifs et faux négatifs, et au développement éventuel de capteurs artificiels.

La question du bien-être des chiens de détection médicale est peu traitée dans la littérature, mais des travaux signalent que l'exposition répétée à des séances de travail intensives peut être source de stress comportemental si les protocoles de récupération et d'enrichissement ne sont pas adaptés.

 

Conclusion

Les chiens de détection médicale constituent un domaine de recherche sérieux, avec des résultats parfois remarquables, mais encore inégalement robustes selon les indications.

Pour le cancer, les performances expérimentales sont souvent élevées, mais la standardisation et la réplication restent indispensables.

Pour l'épilepsie, l'existence d'un signal olfactif de crise est bien soutenue par les données disponibles, tandis que la détection pré-ictale est suggérée par plusieurs travaux expérimentaux sans être encore consolidée.

Pour le Covid-19, les données sont parmi les plus solides de ce champ et montrent que des chiens entraînés peuvent atteindre des performances élevées dans certaines conditions.

Le vrai enjeu, dans les trois cas, n'est plus de savoir si le chien peut détecter quelque chose, mais dans quelles conditions cette détection devient réellement fiable, reproductible et transposable.

 


 

Sources 

  1. Bauër P. et al., Remote Medical Scent Detection of Cancer and Infectious Diseases With Dogs and Rats: A Systematic Review, Integrative Cancer Therapies, 2022, PMID 36541180
  2. Half E. et al., Non-invasive multiple cancer screening using trained detection canines and artificial intelligence: a prospective double-blind study, Scientific Reports, 2024, PMID 39548246
  3. Jendrny P. et al., Canine olfactory detection and its relevance to medical detection, BMC Infectious Diseases, 2021, PMID 34412582
  4. Catala A. et al., Dogs demonstrate the existence of an epileptic seizure odour in humans, Scientific Reports, 2019, PMID 30923326
  5. Maa E. et al., Canine detection of volatile organic compounds unique to human epileptic seizure, Epilepsy & Behavior, 2021
  6. Lacombe M. et al., Dog alerting and/or responding to epileptic seizures: a scoping review, Epilepsy & Behavior, 2018, PMID 30502330
  7. Grandjean D. et al., Diagnostic accuracy of non-invasive detection of SARS-CoV-2 infection by canine olfaction, PLOS ONE, 2022, PMID 35648737
  8. Vesga O. et al., Highly sensitive scent-detection of COVID-19 patients in vivo by trained dogs, PLOS ONE, 2021, PMID 34587181
  9. Maurer M. et al., Detection of SARS-CoV-2 by canine olfaction: a pilot study, Open Forum Infectious Diseases, 2022, PMID 35818366
  10. Meller S. et al., Canine olfactory detection of SARS-CoV-2-infected humans: a systematic review, Annals of Epidemiology, 2023, PMID 37209927
  11. Twele F. et al., Detection of post-COVID-19 patients using medical scent detection dogs: a pilot study, Frontiers in Medicine, 2022, PMC9245071
  12. Bistre Dabbah S. et al., Survey on the importance of different traits for medical detection dogs, Journal of Veterinary Behavior, 2024

 

 

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